Dossier: Mobile first - Plaidoyer pour l'avènement de rédactions réellement orientées mobiles (1/2)


Ces dernières semaines, le terme "Mobile first" a quitté le vocabulaire des ergonomes du mobile, pour devenir un des néologismes "in" dont on parsème les communiqués de presse à l'annonce de nouveaux services des grands médias internationaux. Pourtant, la révolution copernicienne des rédactions, que sous-entend le terme, est loin d'être une réalité de terrain.



"Mobile Switch", ou quand les entreprises médias envisagent enfin que le mobile ne compte pas pour des prunes

Source: Rapport innovation du NYT
Ca y est. Vou vous  le perfuserez en intraveineuse dans une analyse marketing quelconque: les médias ont ENFIN admis que leur avenir numérique passe par le mobile.
 
Depuis  2002, je monte des projets de sites puis d’apps mobiles pour les médias,  (sisi, même que j’ai des anecdotes d’ancien combattant de quand on racontait le 11 septembre sur le Wap c’est dire)… Et je constate enfin depuis une petite année un vrai changement dans l'intégration ou plutôt dans "l’implication" du mobile au creux de la stratégie des médias.  Plus une entreprise médiatique digne de ce nom qui ne s'appuie un peu sur des applications ou sur des versions mobiles de ses sites web.
 
Un vrai changement qui se base sur une réalité de terrain qui rend enfin réelles, toutes les prédictions des analystes ès mobilité de ces dernières années. Voici quelques "sorties" plus ou moins récentes illustrant ce phénomène:

Les smartphones font désormais partie intégrante de notre vie quotidienne. En France, le taux de pénétration du smartphone est de 42% et ses utilisateurs en deviennent de plus en plus dépendants. 61% consultent Internet tous les jours depuis leur smartphone et 74% ne sortent jamais sans. Conséquence : les entreprises qui placent le mobile au centre de leur stratégie peuvent tirer parti du phénomène pour susciter l'intérêt de ces nouveaux consommateurs, connectés en permanence.  Les smartphones ont transformé le comportement des consommateurs. On assiste à une explosion de recherches sur mobile, ainsi que de consultations de vidéos, d'utilisation d'applications pour mobile et de fréquentation de sites de réseaux sociaux. Les utilisateurs de smartphones pratiquent le multitâche. 78% utilisent leur téléphone tout en faisant autre chose (par exemple, 52% consultent leur smartphone tout en regardant la télévision). Conséquence : la publicité pour mobile et la mise en œuvre de campagnes plurimédia constituent des stratégies particulièrement efficaces pour capter l'attention des consommateurs d'aujourd'hui. (Source Google  mi 2013)
 
 
« A new study from Deloitte finds that teens and young twentysomethings spend more time watching movies and television shows on their computers, smartphones and tablets than they do on their TV screens. “The idea that TV is only watched on a TV isn’t true anymore,” said Gerald Belson, vice chairman of the firm’s U.S. media and entertainment practice » (Source : Recode 2014)
 
Cette nouvelle application vise à faire de l'année 2014 celle de l'offensive sur le marché de la mobilité pour "Le Monde". "La croissance de notre audience passe par le mobile dont l'usage est en train d'exploser" a ainsi analysé Louis Dreyfus, le président du directoire. Désormais, "Le Monde" est lu pour un tiers sur papier et pour deux-tiers sur support numérique. Grâce à ce nouveau produit, le quotidien espère bien conquérir de nouveaux lecteurs. (in Ozap)
 
Nous sommes partis du constat que depuis janvier, plus de 50% du trafic numérique vient du mobile aux Etats-Unis : nous pensons que ce sera le cas en France d’ici 12 à 18 mois. Actuellement, 25% du trafic vient du mobile, aux Echos. (Donat Vidal Revel : dans l'Observatoire des Medias)

 
 
Ce mouvement enfin étayé par des chiffres, des courbes statistiques, est pourtant encore très largement tâtonnant quand il s'agit de mettre en place une réelle stratégie éditoriale spécifique, tenant compte de ces constats. 
 

Le mobile dépasse ou rattrape l’usage web, pour la plupart des médias.

Il n’y a plus à tortiller. Le mobile s’est installé comme « vecteur » entre le grand public et les entreprises médias. 

Le géant de la stat Comscore a récemment publié ses tendances pour 2014 aux Etats-Unis (qui, je le rappelle, n’était pas traditionnellement du fait historique des coûts des forfaits mobiles les prescripteurs  en matière d’usages mobiles): le constat est sans discussion possible, médias et mobiles convolent en justes noces. (v. ci dessus). 
 
La mise en forme des chiffres laisse pantois : le "temps de cerveau dédié aux médias numériques", disponible par consommateur est en train de glisser largement  vers les outils mobiles au détriment  des old médias d'abord, mais aussi du web "de bureau". 
 
Depuis octobre 2013 aux USA, le consommateur consacre d’avantage de temps  à son mobile qu' au web sédentaire. En mai 2014, il est passé à une proportion 60/40 en faveur du mobile, et la courbe continue sur une tendance haussière.

NDLR: Je ne rentre pas ici dans le débat: "oui mais qu’est-ce vraiment que le web mobile ? Un internaute de canapé, avec un ipad en wifi, est-il vraiment un internaute mobile ou juste un amateur d’expérience sédentaire, mais sans le clavier ?"  

Le système du web mobile encapsulé dans les applications (51%  des 60% du temps consommé en « mobilité ») médias draine l’essentiel de l’intérêt des mobinautes.
 
NDLR: Tu noteras, lecteur, que je ne rentre pas non plus dans un dénigrement systématique du système des apps vs le web mobile, dans les pratiques mobiles des médias, largement poussées par les pourvoyeurs d’OS, qui par ailleurs croquent à ce nouvel écosystème.
 
Ce constat de « Mobile Switch » est devenu une telle évidence quantifiable, que tous les responsables ès mobilité, dans les grands médias nationaux se retrouvent très exposés et  vus soudain susceptibles de redresser, à terme, la barre du navire économique de leur titre. Je m'enflamme un peu, disons au moins plus seulement comme les "Geeks du 4e " en charge d’un « ènième machin » dont on est obligé de se doter pour pas avoir l’air ringard à la petite sauterie des actionnaires.  

Mais ont-ils les moyens de réellement assouvir les ambitions mobile du titre dont ils ont la charge. Pas sûr.
 
 

La stratégie mobile de la rédaction "intégrée": une réponse économique à l'obligation d'investir dans le support.

En moins de deux ans, on est passé du mobile pas mal mais « chiant à gérer »  au mobile important pour les stats, mais "toujours chiant à gérer et quasi impossible à monétiser de surcroît». Une monétisation impossible, du fait de modèles publicitaires calqués sur les pratiques du web sédentaire - mais avec des CPM de l’ordre de 10 fois moins que leur version web normale -, ainsi que de la réticence du public à payer en mobilité ce qui est gratuit ailleurs.
 
Pour  résoudre le quadruple  problème suivant: « il faut y aller parce que sinon on est ringards », « mince attends t’es en train de me dire que le mobile sur-performe par rapport au web », « merde mais comment on fait pour ramener un peu de cash avec ce machin pour rentabiliser les développements », « mais puisque je te dis que je suis en gel des embauches »; depuis 2013 (avant c'était un non sujet) les argentiers des rédactions ont investi dans ce qui leur semblait la panacée pour aborder le contenu mobile à l'instar de tous les autres contenu du média dont ils ont la gestion :  ce que j'appelle la rédaction intégrée.
 
En pratique « la rédaction intégrée » a plusieurs visages.

Artisanalement gérée (dans beaucoup de médias) la rédaction intégrée consiste à demander aux  journalistes qui s’occupent déjà du web, de s’occuper aussi du mobile.  Comme la réponse logique est « Ok on est payé combien en plus? » on se retrouve souvent dans ce cas de figure, avec des « intégrations » mobiles essentiellement techniques de type : « Bon alors monsieur le développeur,  tu me crées un flux qui automatiquement récupère les n premiers caractères du titre web pour faire le titre du mobile, tu sucres les photos 2/3/4, tu enlèves toutes les vidéos pas encodées au format mobile, et tu reformates le texte en n sous pages pour le mobile ».
 
Un peu « moins artisanalement » gérée, on demande-propose-impose aux journalistes web de bien vouloir mettre leurs médias images ou vidéos, ainsi que des versions de titres plus courts avec une certaine hiérarchie idoine, dans de nouveaux champs des outils de gestion des sites web type Drupal, de façon à rendre le travail des informaticiens pisseurs de flux XML  plus cohérent en matière de contenu reformaté pour le mobile. C’est certes déjà mieux. Mais loin d'être suffisant. De mémoire c est le choix que j ai cru repérer à la RTS en Suisse ou chez Radio France par exemple. Détrompez-moi si je me plante.
 
La solution ultime, au moins en apparence, est le choix radical du type du groupe Rossel en Belgique ou du Figaro en France:  fournir à sa rédaction intégrée un outil beau comme un avion de chasse qui permet de faire papa-maman en matière de contenu sur n’importe quelle plateforme numérique (vas-y dis un support et tu verras si mon gros outil il est pas capable de lui envoyer un flux ;-)
 
 
 

Ces solutions sont parfaites  sur le plan comptable de l’économie d’échelle   - on investit dans un outil onéreux, mais qui permet sans trop de RH additionnelles de gérer plus de plateformes -  mais sont, j’y viendrai, plus douteuses en matière d’efficacité pour chaque support spécifique qui ne se satisfait pas forcément d'une approche transversale par l'outil.
 
Ces solutions d'intégration par l outil, ont à mes yeux de chef de projet mobile pourtant un intérêt majeur (dont je soustrais volontairement tout affect lié à l’évolution parfois grinçante des métiers) : elles transforment radicalement –au moins en théorie -  toute la façon de travailler de la rédaction, et pas uniquement celle de la rédaction web.  Toute la rédaction est susceptible de travailler pour tous les supports.
 
Même si je sais qu’en pratique c’est encore loin d’être une réalité fluide sur le terrain, ce genre d’investissements de  groupe, drainé par l’économie de moyens, me semble en tous cas un jalon important dans l’histoire de l'interpénétration des rédactions des old et des new médias. Au travers de l’utopie économique de la rentabilité, on a transformé au moins déjà dans le concept, un journaliste de média papier en un journaliste capable de produire du multimédia, conscient - par l'obligation de se plier à apprendre un nouvel outil de production -, de la nature potentiellement multisupport de son travail.
 
Ce me semble, en l’état actuel des choses la plus grande perche tendue en direction du mobile par les rédactions. Le chemin intellectuel parcouru pour y arriver a tardé, et est biaisé par l'impératif économique, mais il a obligé pas mal de rédaction à  appréhender le mobile non plus comme un concept pour les geeks, mais comme un support additionnel sur lequel le travail du journaliste est susceptible de se retrouver.

Maintenant reste à motiver les journalistes à s'investir dans ce qui devient le point de contact majeur entre leur travail de journaliste et leur bassin d'audience.


La stratégie mobile des groupes médias en 2014 : répliquer de « vieilles » habitudes

On le voit, jusqu'ici la motivation au changement a été/ est poussée essentiellement par l’impératif économique confronté à la crise structurelle des médias. 
 
La rédaction intégrée est née du besoin d’exister sur de nouveaux supports tout en évitant de rajouter de la RH que les groupes médias peinent à financer, et pas de la volonté d'inventer une nouvelle forme de journalisme.
 
La stratégie a des avantages et des inconvénients. Au rang des inconvénients, on peut citer celui du « passif » que tire le mobile dans l’esprit des journalistes des rédactions qui ont été forcées à la mutation.  Le Mobile (comme hier le web),  ce sont de nouvelles contraintes sur le métier qu''ils ont initialement appris: la télé, la radio, le papier, et même... le web, qui en 20 ans s'est nourri de talents et de compétences spécifiques.
 
Le mobile lui, est encore un "non sujet" dans l’esprit des journalistes qui le nourrissent en contenu, (ou au mieux un machin qui permet d’envoyer une notification push invitant à lire l’article ou voir la vidéo/audio), alors qu’il est en train de devenir le canal prépondérant par lequel le public cible accède à l’information produite par le journaliste.

Le mobile c est ajouter une série de procédures parfois chiantes, sur un métier de journaliste web déjà lui même perçu comme moins noble que le papier, la radio ou la télé.

En lisant le passionnant rapport de l'état des nouveaux médias au NY times, fuité sur le web je me suis rendu compte que la situation est assez similaire à la nôtre, de l’autre côté de l’Atlantique. Le mobile y est là aussi un succédané d’accès au contenu produit pour le journal papier, ou au mieux produit à destination du web.

Le constat me semble identique en France, qu'il s'agisse de presse, de radio ou de télé : le mobile est perçu comme un pis aller forcément de plus mauvaise qualité audio, texte ou vidéo pour y publier des contenus nobles concoctés quant à eux avec un surcroît d’attention et d’aura sur le média d'origine.  Pire encore que le web, puisque qu'il n'est l objet d'aucune attention spécifique de la rédaction qui est déjà forcée de s'accrocher au web, parce qu'il y a dix ans on a dit que c'était l'avenir.
 
Je sais j'y vais fort. Mais contredis-moi, en me montrant un seul de sites mobiles des médias hexagonaux, qui ait été commencé par la version mobile, mise à plat, puis enrichie pour sortir une version web, et enrichie encore pour la version papier radio ou télé. Montre-moi une seule application mobile de média qui intègre du contenu pensé pour ou par le mobile... Dans le meilleur des cas, le mobile est construit en "dégradant" la version web, dans le pire, en dégradant la version papier-télé-radio. Et je le martèle, on parle bien du premier point d'accès au média...
 
Cette appréhension de la stratégie mobile « intégrée » mais passive, a deux corollaires négatifs que  le rapport du NYTimes décrit parfaitement.
 
 


a. - Le mobile est en pilotage automatique

Les contenus mobiles sont calqués sur la structure du web, déjà souvent lui-même enfant bâtard du média linéaire ou du print dont il dépend. Ceci a plusieurs conséquences : les contenus sont parfois incohérents par rapport au support où il sont diffusés. 
 
Le rapport du NYT cite l’exemple d’articles qui appellent à commentaires, alors même que les commentaires ne sont pas possibles depuis le mobile.
 


Mais je pourrais en citer d’autres de mon expérience personnelle comme: des articles montés autour de reportages vidéos qui ont été sucrés de la version mobile, des titrailles non remplies en mode mobile qui donnent des NULL à l’écran, des titres pléthoriques tronqués à n caractères sur le mobile, des chapeaux qui sont plus longs qu’une page entière d'écran mobile, des diaporamas qui sont trop larges pour l'écran du mobile qui les consulte ou dans une qualité d'image trop lourde pour le smartphone, des vidéos en mobilité qui mettent deux heures à se charger via les réseaux des opérateurs, ces mêmes vidéos dont après consultation pénible sur téléphone on se rend compte qu’on vient de griller n octets du forfait mensuel, pour 30 minutes de données dont seules nous intéressaient les 4 mins du reportage non segmenté caché au milieu etc. etc.
 
Ce pilotage automatique est d'ailleurs en partie camouflé et entretenu aussi par la mode du « responsive design » sorte d’alpha et d’omega des DSIT médias, qui semblent imaginer que tout ce qui est nourri par les outils techniques de la rédaction intégrée peut être simplement adressé pour la mobilité en « jouant » à simplement redispatcher les éléments de la page web habituelle dans une home, plus petite et adaptée au gros doigt. Un "un pour tous" de convenance propulsé perlinpinpin des solutions mobiles dudit média.

On dégrade le site web pour oser les solutions mobiles, on ne pense pas le mobile pour ce qu'il est: un support d'immédiateté, soumis aux contrainte de l'environnement du mobinaute (bruit, ubiquité du lecteur, télévision allumée en même temps, veille de l'arrivée du métro en station...), et aux aléas de son forfait mobile.
 
Celui qui pense le responsive comme une panacée technique offrant une solution d'économie pour l’adaptation de la rédaction intégrée à tous les supports, comprend de fait assez mal les contraintes liés aux antennes 3g, 4g, celles liées à l’itinérance géographique au niveau d'une ville ou celle entre deux pays, celles liées aux coûts de connexion mobile ou plus simplement celles liées aux attentes du lecteur  qui a une homepage de six centimètres de large (+/-) au creux de la paume. Soit la duplication sur le plan technique du même type de fourrage de doigt dans l'oeil que la composition d'un contenu éditorial unique, qui se veut pertinent de la même manière pour tous les supports.
 
On notera la remarque pointée ailleurs par le rapport du NYT qui signale que les comportements « mobile friendly » des rédacteurs sont souvent le fait de journalistes motivés par ces nouveaux supports issus de l’intégration de leur rédaction,mais qui n’ont jamais été jusqu’à recevoir de  l’encouragement ou de « l’incentivation » à ces nouvelles pratiques, par les décideurs.   Et ce quand bien même ces nouvelles pratiques sont la norme d'usage des lecteurs/spectateurs.
 


b. - Le mobile suit la temporalité du média dont il est la « vitrine » et pas l’acteur.

Autre aspect de la problématique, relevé par le rapport du NYT : il n’y a pas encore de prise en compte (ni d’ailleurs de politique de recrutement RH en ce sens) du mobile dans ce qu’il a d’unique, de connecté, de social, de différent du média dont il est encore aujourd’hui la "vitrine". 
 
Le mobile reste le dernier maillon d’habitudes et de modes de fonctionnement qui sont nés parfois au milieu du 20e siècle pour le papier, ou dans les années 80 pour les chaînes de télévision. 
 
Le rapport du NYT pointe le sacro-saint culte de la Une/ devenue home page dont on retrouve la structure jusque dans le mobile (alors même qu’on sait que les réseaux sociaux et les usages mobiles ont justement brouillé les pistes du « comment on accède à un article ») .  
 
Pour les médias radio et télé en France on pourrait traduire le syndrome de la Une par le prime Time ou la sacro sainte temporalité de la fenêtre de « première diffusion d'abord à l’antenne » alors même que le public mobile (parfois un nouveau public venu là par hasard) n’ira sans doute jamais se caler devant la chaîne de radio ou de télé dont il consulte la solution mobile.
 


Les compétences liées au journalisme « standard », presse, radio, télé, web ou papier sont, du fait des nouvelles rédactions intégrées, essentiellement construites sur les bases historiques; les seules qui prévalent au moment de « diffuser » sur mobile un contenu à teneur journalistique.  Aucunement la capacité à engager une audience sur un support défini, ou la manière de jouer de la nouvelle chronologie des médias, offerte par le mobile. Je me souviens combien long a été de faire admettre aux journalistes historiques que l'écriture web différait de celle du papier et nécessitait de nouveaux réflexes. Je m'effraie de voir les mêmes journalistes web ne pas remettre en cause leurs pratiques à l'heure de l'écran mobile.

N.B: Lors d’une journée de formation donnée à l’IHECS de Bruxelles en 2013, je m’étonnais d’ailleurs de ce que la plupart des journalistes de l’assemblée rechignaient à « créer un contenu à vif » disponible pour les « autres solutions numériques » du média dont ils dépendent. L’idée même qu’une photographie instagramée, qu’un RT d’une personne qui semble sur les lieux d’un évènement, ou que produire quelques lignes dignes d’un SMS pour décrire un fait en train de se produire puisse devenir un contenu journalistique à part entière dans la gestion de leur chronologie de l’info, y tenait de l’aberration. Quant à imaginer que la valeur vienne moins de la réalisation du contenu structuré qu’ils ont l’habitude de produire  que du fait qu’ils puissent être présent sur un lieu, vérifier, accréditer, ou encore accorder de l’espace rédactionnel  à du non journalisme… Comment imaginer que ces nouvelles pratiques pourtant abondamment utilisées par les mobinautes  (leurs consommateurs) soient si décriées par ceux qui peuvent être la caution ou les garants de leur véracité. Comment imaginer ensuite qu'ils adaptent le journalisme de leur entreprise média à la réalité quotidienne des usagers de l'émetteur /récepteur en direct, que constitue le smartphone?

Or le mobile, n’attend pas les médias pour se structurer autour de ces nouvelles pratiques que les réseaux sociaux, les blogs, les usagers ou les individualités en quête de personal  branding  arrivent déjà à valoriser  comme nouveau mode de prise de parole sur ce nouvel outil. 
 
La rentabilité et la profitabilité qui ont prévalu à la mise en œuvre (en cours) des rédactions multimédias intégrées viendront pourtant  aussi à mon sens, de la capacité à s’ouvrir aux nouveaux usages induits par les nouveaux modes de communication de l’info.

Sinon, le mobile -premier point d’accès entre public et média de qualité - , sera peut-être aussi le dernier avant l'extinction des dinosaures.
 
 


La nouvelle chronologie des médias, et l'universalité du mobile impliquent de nouvelles stratégies journalistiques.

Je ne suis pas expert en techniques de journalisme, mais je connais bien les usages mobiles. Je ne tancerai pas mes collègues avec des  solutions « toutes faites ». Je me permets juste quelques axes de réflexion, basées sur les usages, pour penser une nouvelle manière de « fabriquer » et de « faire vivre » l'information sur ce mini écran.
 


a. - Penser le support mobile dans une nouvelle temporalité de l’info

Le mobile est toujours allumé.  On le consulte une quarantaine de fois minimum dans une journée, et on peut s’en servir à tout moment  pour « savoir » ce qui se passe dans le monde. Mieux encore : contrairement aux ordinateurs, ou aux postes de télé et de radio majoritairement coincés dans leur lieux d'installation, le mobile est dans la poche. 
 
Et on peut même  le réveiller par des notifications qui elles-mêmes alertent le mobinaute que quelque chose est en train de se passer à un instant. Tu t'imagines? Tu peux dire a ton lecteur "hé ho c'est leur, va consulter le super contenu que j'ai développé pour toi"!
 
Ca n’a l’air de rien, mais du coup, il se place dans une nouvelle temporalité de l’accès à l’information qui est encore peu exploitée, ou mal, dans la  manière de traiter l’information par les rédactions « intégrées ». 
 
Quand le tsunami a eu lieu au Japon, mes premières alertes m'ont été remontées par des contacts Twitter sur place. Par serendipité ( aussi appelé jeu de rebonds) j'ai vu un nombre incalculable de twits et photos d'utilisateurs japonais avant que la première appli française ne dégaine son alerte, m'annonçant avec un joli article bâtonné d'une dépêche validée en ROUGE de l'AFP, un tsunami... Ce qu'à priori je savais déjà, rien qu'en regardant mes réseaux sociaux favoris.
 
Faire savoir, très vite, au bon moment, de manière sourcée et crédible est un des enjeux de ce nouveau mode de création mobile-centrique. Trouver le moyen rapide et efficace d'alerter tout en rapatriant le lectorat vers ses propres pages ( l'impératif économique, toujours...) est une des clés des médias mobile-centriques.
 
Prenons un exemple : Est-il sensé pour une application de chaîne de télévision d’information d’attendre que l'AFP passe en mode alerte rouge, puis que soit produit un flash vidéo « urgent » pour la télé, que celui-ci soit ensuite encodé par les encodeurs web/mobile, et ensuite mouliné pour le web où il subit ensuite le reformatage mobile, avant de pouvoir simplement envoyer un premier message d’alerte mobile qui renvoie vers la marque-média ? 
 
Penses-tu vraiment lecteur, que la cible n’aura pas dans le même temps été alertée par ses réseaux sociaux, ou  même la radio -à certains moments de la journée? Et du coup bye bye le clic sur ta home d’appli ou de site mobile d’une vidéo qui annonce exactement ce que ta cible a déjà consulté ailleurs... Mais en retard ? Dommage, alors que le smartphone est par principe le seul média que ta cible ne lâche ni en faisant l'amour, ni en se rendant aux toilettes.

Prenons un second exemple plus léger tiens, un journaliste ciné envoyé à Cannes doit-il attendre d’avoir rédigé son article complet sur la présence surprise de Brad Pitt sur la croisette avant de seulement envoyer une photo de cette surprise sur la version mobile du média, qui attesterait tout à la fois de la soudaineté ET de la présence réelle du journaliste sur les lieux pour en parler ? Dans tout cas contraire, il y a fort à parier que le « grand public » sera informé par une autre source formelle ou informelle,  et ne visitera jamais les applications mobiles du média.
Etc. Etc.

Cette nouvelle temporalité de l’info implique sans doute aussi  des analyses fines de consommation de contenu mobile par le média, pour diffuser au bon moment sur le mobile, l’info d’une structure et d’une longueur idéale à sa consommation mobile. Celles que j'ai lues me semblent encore lacunaires.
On peut se demander par exemple, si un lecteur de l’appli du Monde à l’heure de son voyage en transports en commun, attend le même type de structuration ou de narration journalistique que le même lecteur une fois assis dans son canapé le soir, quand les enfants sont couchés, qu'il a la tablette entre les mains tandis qu'il n’a pas envie de se plonger dans la série qui passe à la télé?  On sait à peu près profiler les habitudes de la ménagère devant le poste TV, on connaît les heures propices à un type de publication web... On analyse encore peu les usages du mobinaute "always ON" en fonction des moments de la journée et du support tablette ou mobile.

Ceci ne te semble pas clair ? Peut-être un de mes petits schémas te  parlera plus. Le premier  est ma représentation personnelle de ce que je pense être la nouvelle chronologie des supports médias, en fonction de la nature des événements et des moments de la journée. J'y corrèle ce qui s'y passe et ton réflexe de "spectateur" en demande d'analyse, en fonction de l'endroit où tu te trouves. Si tu es dans la rue, chez toi, au boulot, il est assez évident que ton premier geste vers les médias ne sera pas le même. Une logique qui me semble réaliste et qui n’est à mon sens que très peu exploitée ou même mesurée pour la production de contenu mobile en fonction des besoins / attentes des utilisateurs.  La rédaction ne donne pas la primauté à l'un ou l'autre des supports en fonction des pics de l'un ou l'autre dans la journée.

Le second schéma compile des chiffres d'usages réels des tablettes et autres gadgets en fonction des moments de la journée, preuve que je ne suis pas fou à penser qu’une adaptation entre contenu et usage est possible en recoupant ces données et en inventant des rédacteurs en chef aussi alertes quant au contenu produit, que dans sa forme et sa chronologie de publication, corrélée au moment de la publication.

Une réflexion mi contenu / mi marketing d'usage qui implique sans doute des rédacteurs en chef agiles avec les deux casquettes. Des rédacteurs en chef qui auront d'autres qualités que la seule capacité à "produire" plus ou mieux que leur rédaction (poke Xavier Ternisien)

Ce qui est formidable avec le journalisme Web, c'est qu'on peut devenir rédacteur en chef en ayant écrit une dizaine d'articles dans sa vie. (@xternisien  20:29 - 29 juin 2014)
 


b. - le journalisme Mobile First: Penser le mobile comme un support majeur dans la stratégie de production de l'entreprise média

Un des principes émergents dans le monde du design des interfaces « responsives » est de penser « Mobile first » c’est-à-dire  renverser l'habitude actuelle consistant à partir de l’expérience riche (et lourde en octets) du web qu’on « dégrade » jusqu’à obtenir une interface mobile exploitable. C'est à dire qu' il vaut mieux démarrer par une base mobile simple et sobre (souvent parce que le mobile est le plus petit maillon de l'expérience web) à laquelle on ajoute progressivement des fonctionnalités jusqu’à obtenir des interfaces riches, complexes, plus lourdes, qu’on peut consulter adéquatement sur son pc de bureau avec des bénéfices différents pour l'audience.

N.B : Google à la conférence annuelle des développeurs 2014 est d’ailleurs parti dans cette voie, avec son projet de design unifié des interfaces appelé « material ». En regardant de près tu constates que l’expérience minimum (et vocale) sur montre connectée est la base de toutes les autres interfaces, qui sont progressivement enrichies jusqu’aux versions "riches" (tactiles ou pilotées par le smart phone). J'aime l'exemple parce qu'il part d'une logique d'usage pragmatique: comment et pourquoi consomme-t-on un produit Google passé au poignet; et comment consomme-t-on le même service Google des lors qu'on est devant un écran mousse, de télé connectée, décliné en passant par toutes les variantes mobiles, tablettes, ordinateur, voiture?

 

Selon une logique de réflexion assez proche,  appliquée au contenu, j’appelle de mes vœux l’avènement de médias et plus globalement d'un journalisme Mobile First (puisque c’est le point de contact majeur entre la cible et le média, il est logique qu’il devienne aussi le centre de l’attention non ?)

Le journalisme Mobile First pense toujours son objet et sa forme en fonction du temps réel de l’information.

A T+1seconde, dans l’acte de création médiatique, le mobile doit être servi à minima pour devenir l’outil d’alerte ou le témoin de la présence sur place, du journaliste du média qui le commandite.  Puis progressivement, cette fonction initiale doit s’enrichir. Le fait devient article, l’article dossier, le dossier est enrichi de son ou de vidéo, l’audiovisuel est re segmenté, chapitré, rethématisé pour une consultation mobile « à froid » et en séquences. Le journalisme mobile first est un journalisme « transversal » équivalent rédactionnel des outils "intègrés" de sa rédaction.
 
Le journaliste télé par exemple n'est pas seulement la voix sur un sujet monté des images de son cadreur, mais quelqu’un qui a fait un travail  de structuration, de recherche, de présence, de connexion, et est même probablement auteur d'une ébauche de texte pour son intervention antenne… Chacune de ces étapes dans la vie d’une information peut avoir une vie mobile correspondant sans doute à une envie de sa cible d'être alertée, étonnée, rassurée, bluffée par la capacité de résumé ou de perspective.
 
Quand Brad Pitt se présente sur la croisette par surprise, le journaliste est capable de publier un contenu rapidement délivré par Vine, ou par la kyrielle de réseaux sociaux identiques qui attestent qu'il ne s'agit pas d'une rumeur. Il est capable de tourner de courtes images mobiles de cette présence impromptue qu’il diffuse aussi sec avec la caution de son média accompagné des quelques mots qui mettent cette vidéo en situation. Quand ceci est fait, il peut se présenter auprès de l’agent de Brad, pour caler une heure d’interview exclusive pour l’antenne, qui donnera facilement lieu ensuite à un papier plus long, mêlant analyse et insolite, ainsi qu'un reportage télévisé  autour de l’artiste, mené en compagnie des services de documentation. Enfin, quand il s’est assuré que les différents supports sont servis avec efficacité, il peut travailler à redécouper son travail « long » en petite séquences facilement exploitables à froid sur les réseaux sociaux ou le mobile. Enfin, se servant des retours dans les commentaires et les réseaux sociaux, il peut même corriger les quelques imprécisions de son compte-rendu de « l’expérience avec Brad Pitt », travaille au dossier brad Pitt de la rédaction, puis monter un best of de toutes les bêtises que Brad a raconté en marge de l’interview.

Ok je sais, je caricature. Je sais le temps de travail, les piges, les horaires et puis que rédiger pour le web ou le mobile n’exige pas le même savoir faire que le montage vidéo antenne, les sujets télé tout image, ou un bon audio. Il n’est pas bon pour la qualité générale de se réinventer Rémy Bricka des médias. Je sais tout ça. Mais avoue lecteur qu’entre cette caricature dans un sens et le travail en silo par support actuel, il doit bien y avoir un entre-deux qui implique le journaliste et sa rédaction à penser comment décliner au mieux un "fait d'actualité" entre le moment où il se passe, le support qui demande son explication, et les habitudes de la cible, non? Et puis demandez au chef de projet mobile de n'importe quel média s'il n'a pas en tête le journaliste de l'antenne qui n'a pas publié son intervention sur le site mobile du média, mais qu'il a pris soin de charger sur soundcloud, tel autre qui ne segmente jamais aucun des passages au Journal, mais qui prend bien soin de poster ses passages télé sur son compte Youtube, ou tel critique de cinéma qui poste ses selfies avec Brad en direct sur son compte Twitter perso, et garde ses trois minutes d'interview exclusive pour "la semaine prochaine".
 


Penser le Mobile comme un média avec un style, une forme, des attentes spécifiques.

Le journalisme web, depuis bientôt 20 ans a imposé aux rédactions une nouvelle forme de production de leur contenu: le format semi court, l’intertextualité de liens, les besoins SEO, les modes de recherche dans les moteurs… Le mobile dans ses spécificités, implique lui aussi une forme de composition différente: Mobile First !  Le pilotage automatique actuel qui voudrait faire croire que "le mobile c'est du web en petit" doit être remis en question.

Objectivement  acceptez-vous sur le mobile, les pléthoriques liens "pages suivantes", les multiples "scroll down", ou pire encore de devoir naviguer en mode zoom dezoom  sur une page de largeur mobile mal calibrée. moi non. Ou si je dis que je l'accepte, dans la pratique il n'en est rien.
 
Il faut repenser le mode de production à destination du mobile, déjà  simplement parce que la nouvelle chronologie des médias (v.plus haut) oblige à un traitement séquentiel multiple, parce qu'il faut faire vite, ou court, ou long mais  lisible; parce que l'audience mobile plébiscite la vidéo, mais est peu encline (technique, coût, réseaux, envie) à la regarder longtemps, ou en attendant qu'elle rame.

Je vois comme  des sites à la Upworthy par exemple, malgré leur taux de clic faramineux sur le web, sont la risée des journalistes web "dignes de ce nom". Parce qu’ils semblent l’exemple ultime (1 photo+4 lignes de texte) de la pauvreté journalistique incarnée.

J'y vois quant à moi, de ma position de gestionnaire de projet mobile, un excellent produit d'appel pour le smartphone, vite et surtout facilement consommée, dans sa forme et son intérêt. Mais capable en bon cheval de Troie, de drainer l'audience vers une plateforme mobile que je peux construire en poupées russes. Des poupées russes qui auront pour objectif d'amener le mobinaute a creuser, à prendre plus de temps (chic il verra plus de publicité) à un autre moment de la journée, où à l'amener à rebondir vers un des autres supports de mon employeur.
 
Chronologie nouvelle et forme repensée, sont les deux leitmotives majeurs d'un journalisme, composé mobile First. Ils ne sont pas encore suffisamment exploités par les rédactions qui pensent encore trop le mobile, le web, et le old média en terme de "dégradation" du + vers le +.

 

 Deux réflexions repérées récemment devraient nous donner des indices de consommations différentes sur les différents supports:

 
 


On me demandait il y a peu de définir une charte de production de contenu pour mobile.  

Demande complexe aujourd'hui, car on manque à la fois de corpus d'étude, et d'analyse réelle de terrain, quant aux attentes mobiles de l'audience. Je me suis risqué à quelques règles simples que je vous jette en pâture et qui gagneraient beaucoup de discussions ou d'enrichissement en comparant avec vos cas pratiques (en commentaires par exemple ou via Twitter., G+..)
 
Partageons, enrichissons. Nous avons la chance de participer aux prémices d'un nouveau médium pour les médias.Et de la nouvelle forme de prise de parole associée.
 
 
 





 


Chef de projet web et mobile en agence et chez l’annonceur, depuis 2001. Développement de… En savoir plus sur cet auteur

Lundi 30 Juin 2014

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